"Explicit liber a sapientissimo Andrea regis Francie capellano compositus ad precum instantiam Gualterii nomine regis memorati nepotis. Deo gratias" (1). Cette phrase, par laquelle s'achève le traité du De Amore d'André le Chapelain, apporte les rares éléments permettant de connaître la vie de son auteur. L'identité d'André le Chapelain est d'autant plus énigmatique que nous ne connaissons aucun chapelain de ce nom à la cour de France pour la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle.

On a longtemps pensé qu'André fut le chapelain de la comtesse de Champagne Marie de France parce qu'un certain "Dominus Andreas Capellanus" est cité plusieurs fois dans des chartes troyennes de 1183 à 1186. Sans doute appartint-il ensuite à la cour de France où l'on a découvert un André "Cambellanus" à Paris vers 1190 et jusqu'en 1201. André était donc un clerc, peut-être ordonné prêtre, ayant acquis au cours de ses études une solide connaissance des Ecritures et des lettres profanes. Le De Arte honeste amandi, aujourd'hui connu sous le titre de Traité de l'Amour courtois, a probablement été composé après le 25 août 1186, date du mariage à Paris de Marguerite de France, fille du roi Louis VII et demi-soeur de la comtesse Marie, avec le roi de Hongrie Béla III, union relatée dans l'oeuvre d'André le Chapelain. La plupart des spécialistes de ce texte s'accordent aujourd'hui pour dater le De Amore des environs de l'année 1190.

Si la date de composition de l'ouvrage est inconnue, le nom du dédicataire ne l'est pas moins. André avoue avoir écrit son Traité à la demande de son ami Gautier, tout récemment blessé par les flèches de Vénus et avide d'être éclairé sur l'art d'aimer. Or, ce Gautier, dont André nous dit qu'il s'agit d'un jeune homme de haute noblesse, neveu du roi de France, n'a jamais été identifié de façon satisfaisante car le seul Gautier présent dans la famille royale à cette époque est un petit-neveu de Louis VII trop jeune pour qu'André s'adressât à lui. Il pourrait également s'agir de Gautier de Nemours, en faveur à la cour de Philippe Auguste où il exerça à partir de 1190 la fonction de gardien du Trésor des chartes où, dans l'inventaire de 1350, figure, seul texte littéraire parmi les documents d'archives, un exemplaire du De Amore.

Fusion des théories exposée par le poète latin Ovide dans l'Ars armatoria et les Remedia amoris, le De Amore est un traité en trois parties. Dans le premier livre, intitulé "Qu'est-ce que l'Amour ?", André le Chapelain définit l'amour comme "une passion naturelle qui naît de la vue de la beauté de l'autre sexe et de la pensée obsédante de cette beauté.On en vient à souhaiter par dessus-tout, poursuit l'auteur, de posséder les étreintes de l'autre et à désirer que, dans ces étreintes soient respectés, par une commune volonté, tous les commandements de l'amour." André étudie ensuite les effets de l'amour ainsi que les moyens pour l'obtenir. La deuxième partie, "Comment maintenir l'amour ?", rapporte 21 jugements d'amour prononcés par les plus grandes dames du royaume ayant toutes entre elles un lien de parenté : l'auteur attribue ainsi à Marie de France, comtesse de Troyes, sept de ces jugements (1, 3, 4, 5, 14, 16 et 21), trois sont prononcés par sa mère Aliénor d'Aquitaine (2, 6 et 7) et sa belle-soeur la reine Adèle de Champagne (17, 19, 20), deux par Elisabeth de Vermandois, comtesse de Flandre (12 et 13), cinq par Ermengarde, vicomtesse de Narbonne entre 1142 et 1193 (8, 9, 10, 11 et 15) et un par l'assemblée des dames de Gascogne (18). Le dernier livre traite " De la condamnation de l'amour", dénonçant à la fois les dangers de la passion mais aussi toutes les formes prises par l'amour humain.

Le sens et la portée du De Amore soulève encore bien des interrogations. André le Chapelain offre à Gautier une oeuvre fictive lui exposant la doctrine de l'amour. Il codifie cependant d'une manière méthodique l'art d'aimer courtois qui avait ses racines dans le Midi de la France et avait été chanté d'abord par les troubadours dans le Sud, puis par les trouvères du Nord. L'amour courtois, inaccessible au commun des mortels, modernise les rapports entre hommes et femmes selon les principes des relations féodo-vassaliques : devant la femme, considérée à l'égal d'une suzeraine, l'amant montre sa soumission en acceptant d'être son homme-lige. Cependant, à côté de cette doctrine courtoise exposée dans les deux premiers livres, André montre dans la dernière partie un profond antiféminisme offrant à son De Amore une image double et contradictoire de la femme.

Livre sérieux ou ironique, le De Amore connut plusieurs adaptations en langue vulgaire entre la fin du XIIIe siècle et le milieu du XVe siècle, non seulement en français mais également en italien, catalan et allemand. Lu d'abord par les hommes d'Eglise à qui il offrait une synthèse scientifique de l'amour profane, le Traité de l'amour courtois, condamné le 7 mars 1277 par l'évêque de Paris Etienne Tempier, se propagea dans les bibliothèques de la noblesse laïque au XVe et XVIe siècles.

(1) "Ici se termine le livre composé par le très sage André, chapelain du roi de France, pour répondre aux prières instantes de Gautier, illustre neveu de ce même roi."

 

Editions du De amore

Andreae Capellani regii Francorum de Amore libri tres, éd. E. Trojel, Copenhague, 1892 (réimp. Munich, 1972) ; Des königlich fränkischen Kaplans Andreas drei Bücher über die Liebe, trad. H.M. Eister, Dresde, 1924 [traduction en allemand moderne] ; Li livres d'Amours de Drouart la Vache, éd. R. Bossuat, Paris, 1926 ; Andreae Capellani De Amore, éd. A Pagès, Castello de la Plana, 1930 [édition du texte latin et de la traduction catalane du XIVe siècle] ; The Art of the Courtly Love by Andreas Capellanus, trad. J.J. Parry, New-York, 1941 [traduction en anglais moderne] ; Trattato de Amore, éd. S. Battaglia, Rome, 1947 [édition du texte latin et des traductions toscanes] ; "De amore" deutsch. Der Tractatus des Andreas Capellanus in der Übersetzung Johann Hartliebs, éd. A. Karnein, Munich, 1970 (Münchener Texte und Untersuchungen zur deutschen Literatur des Mittelalters, 28) ; André le Chapelain. Traité de l'amour courtois, traduction, introduction et notes par C. Buridant, Paris, 1974 (Bibliothèque française et romane, série D, 9) [traduction en français moderne] ; 2e éd., Paris, Klincksieck, 2002 ; Andrea Capellano. De amore, éd. G. Ruffini, Milan, 1980 (Testi e documenti) [édition de la version toscane dite "barberiniana"] ; Andreas Capellanus on Love, éd. et trad. P. Walsh, Londres, Duckworth, 1982.

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